Éditorial
Publié le 20 déc 2019Lecture 18 min
Fémorale et paclitaxel Après l’Iliaque et l’Odyssée… la dernière tragédie grecque
Jean-Marc PERNÈS, PCVI 92, Hôpital Privé d’Antony

Kostantinos Katsanos est grec, radiologue vasculaire interventionnel
à Patras, sans doute à ce jour l’un des hommes
les plus honni par les actionnaires des grandes multinationales
pharmaceutiques et le digne épigone des Eschyle,
Sophocle et autres Euripide, eu égard à sa contribution
remarquée aux Grandes Dionysies 2018… Sa dernière
« oeuvre » s’inscrit en effet dans la plus pure lignée des
grandes tragédies hellènes, mêlant passions, hubris et…
pharmakon, ce remède et poison de la Grèce antique,
dont le patronyme lui-même, paclitaxel, ne déparerait pas
à l’illustre galerie des guerriers d’Homère !
ACTE I :
DED ET DÉCÈS
Le premier acte se joue le 18
décembre 2018 sous le titre glaçant
de : Risk of death following
application of paclitaxel-coated
balloons and stents in the
femoropoplieal artery of the
leg: a systematic review and
meta-analysis of randomized
controlled trials(1). Il s’achève
sur la révélation d’une surmortalité
significative à 5 ans
dans le groupe des patients traités
pour des lésions obstructives
de l’artère fémorale superficielle
(AFS) par des Drug Eluting
Devices (DED), ballons et stents
« actifs » (DEB et DES) au paclitaxel
(PTX), comparativement au
ballon simple. Ces conclusions
sont issues d’une métaanalyse
de 28 études randomisées
(4 432 patients), montrant
à 1 an l ’absence de différence
en termes de mortalité,
mais une surmortalité déjà
apparente à 2 ans pour les
12 études disponibles avec
ce recul chez 2 316 patients
(7,2 %/3,5 % pour le groupe
contrôle ; p < 0,05). Cette surmortalité
augmente à 5 ans
(863 patients) pour les 3 études
avec le même suivi : 14,7 %/
8,1 %, soit un Risk Ratio (RR) de
1,98, un risque absolu majoré de
7,2 %, un risque relatif de 93 %,
et donc un risque de décès
concernant 1 patient sur 14. Les
auteurs soulignent également
une relation linéaire entre la
dose de PTX présente sur le DED
et le décès.
Les conclusions de l’article sont
sans équivoque : il existe une
surmortalité tardive liée aux
DED, celle-ci semble dose dépendante,
même si les auteurs
conviennent des limitations de
la métaanalyse, en particulier
sa réalisation à partir des données
brutes des publications et
non des données individuelles
(patient level data), le mélange
des deux types de matériel (DEB
et DES) et surtout l’absence d’explication
causale à cet excès de
mortalité imputé au paclitaxel.
La surprise est totale
Le suspect jouissait en effet à
ce jour d’une solide et honorable
réputation : rappelons
que le PTX est approuvé
depuis 1992 par la Food and
Drug Administration (FDA),
dans le traitement chimiothérapique
des cancers, en particulier
du sein et des ovaires,
sous le nom de Taxol®, agent
cytotoxique à haute dose, 50 à
100 ng/mg ; 200 à 300 mg sont
délivrés à chaque administration,
prolongée sur 3 à 24 heures,
souvent répétée. Le paclitaxel
utilisé en chimiothérapie
est non aqueux et nécessite
d’être solubilisé dans un solvant,
généralement du Cremaphor
®, dérivé d’huile de castor
(sans Pollux, l’autre Dioscure).
Ces valeurs sont très nettement
supérieures à celles objectivées
dans les études cliniques
pivot avec les DED, autour de
1 mg en moyenne, mais pouvant
atteindre 20 mg pour le
traitement des lésions les plus
longues, voir 70 mg dans des
registres de vraie vie pour les
occlusions fémorales très longues.
Enfin, les quantités de
PTX libéré sont nettement
moindres pour les DES (0,1 à
3,5 mg) que pour les DEB (1 à
21 mg), les anciens DES coronaires
n’en contenant que 200 μg.
Et pour bien positionner le curseur
du rapport bénéfices/
risques de l’usage des DED, il
convient de s’imprégner du fait
que l’épée de Damoclès est suspendue
au-dessus de la tête (et
non des jambes…) de patients
traités pour claudication (stade
2 ou 3 de Rutherford), liée à des
lésions anatomiques modestes
(TASC A et B : soit sténose et
occlusion < 15 cm), et dont
l’évaluation du traitement
dans ces études randomisées
se fait en comparaison du ballon
nu, le POBA (plain old balloon
angioplasty) des auteurs
anglo-saxons, que plus aucun
angioplasticien n’utilise seul
depuis les calendes… grecques.
Dans ces conditions, le bénéfice
en termes de TLR, est certes
intéressant à 2 ans, avec un RR à
0,55 (soit une réduction de TLR
de l’ordre de 50 % en faveur des
DED), mais nettement moins
fringuant à 5 ans, avec un RR
dans la métaanalyse des études
randomisées avec ce recul, de
0,8, soit une réduction d’environ
20 % de gestes de revascularisation
sur la lésion cible. On
imagine aisément à ce stade de
l’histoire, les contorsions sémantiques
nécessaires pour obtenir
un consentement libre et éclairé
du patient…
ACTE II :
SÉRENDIPITÉ
OU ANALYSE RATIONNELLE
DES ALARMES
PAR NOTRE STOÏCIEN ?
Avant de détailler les réactions,
assez grégaires, voire pavloviennes,
engendrées par ce pavé
jeté dans la mare, souvenonsnous,
au moins pour les plus
anciens des lecteurs de Cath’Lab,
d’un épisode presque analogue,
qui ébranla, en son temps, les
certitudes de la communauté
cardiologique interventionnelle :
les résultats des deux métaanalyses(
2,3) à l’ESC de Barcelone
en 2006 suggérant une surmortalité
liée aux stents actifs
au sirolimus… mais pas au paclitaxel
(stent Taxus™, Boston
Scientific). Il s’en suivi une brutale
chute des implantations
aux États-Unis, moins marquée
en France où la réglementation
en vigueur limitait les autorisations
aux lésions à risque
de resténose (taux de pénétration
à l’époque autour de
50 %), et une prise de conscience
des manquements de l’époque
sur l’évaluation de la sécurité
et des imperfections des prises
en charge. De nouvelles dispositions
plus drastiques et efficaces
seront mises en place, la chevelure
du Kairos ayant été saisie
à temps…
La 2e et la 3e génération
s’habille de limus
Fort heureusement, l’impact a
finalement été mineur car la
révolution technologique était
en marche et allait se télescoper
favorablement avec la
catastrophe qui se profilait… ce
sera l’arrivée, quasi contemporaine
de ces publications, des
stents de 2e, puis plus tard de
3e génération, caractérisés par
l’amélioration substantielle de
leur plateforme métallique,
la nature du polymère (adaptée,
biodégradable ou absent),
le choix exclusif des limus, qui
seront ainsi innocentés des
griefs d’imputabilité de surmortalité,
au détriment du paclitaxel,
certes exempté de tout
soupçon d’empoisonnement,
mais irrémédiablement sacrifié
sur l’autel de la prévention
de la resténose, du fait de l’affirmation
d’une plus faible action
inhibitrice sur l’hyperplasie intimale.
On peut aussi s’interroger sur
les motivations qui ont poussé
la recherche dédiée à la pathologie périphérique à faire le
grand écart avec les conclusions
cardiologiques, soit l’exclusivité
du PTX comme agent
d’élution (pourtant abandonné
pour les coronaires), au détriment
des limus (délibérément
ignoré pour les membres inférieurs).
Le péché originel tient
peut-être à ce vent mauvais
porté par l’étude SIROCCO(4),
qui a éparpillé les limus loin des
jambes ! Publiée en 2006 (décidément
une annus horribilis
pour les artères…), elle sonne le
glas pour un bon moment des
DES, en montrant à 2 ans un
taux identique (et faible) de
resténose (23 %/21 %) dans les
deux sous-groupes randomisés
(48 sujets/47 avec lésions
type TASC C de l’AFS), stent actif
(Smart™ au sirolimus, Cordis)
et stent nu (Smart™ au nitinol,
Cordis), avec, ironie de l’histoire,
une mortalité assez rédhibitoire
dans le groupe sirolimus : 7/47
versus 2/47 !
Et SYNTAX arriva
De cette période agitée et à
jamais engloutie de la génération
Taxus™, il subsiste néanmoins
quelques zones d’ombre,
que n’a pas manqué de relever le
solipsiste du Péloponnèse : ainsi
dans la célèbre étude SYNTAX qui
« randomisa » 800 patients tritronculaires
et/ou avec une
atteinte du tronc commun entre
chirurgie de revascularisation et
angioplastie-stenting (Taxus™)(5).
Le suivi à 5 ans des patients non
inclus dans l’étude, mais suivis
dans deux registres, car ne
répondant pas aux critères d’inclusion
(patients accessibles
aux 2 techniques), a révélé
selon M. Milojevic une mortalité
dans le registre PCI (198
sujets non techniquement opérables)
de 30 % contre 12 % des
647 patients du registre chirurgical
(non dilatables), avec une
différence de mortalité cardiovasculaire
(12 %/4,7 %) et,
selon les termes mêmes des
auteurs de l’article, de manière
inexplicable, non cardiovasculaire
(14,9 %/5,3 %). Par ailleurs,
G. Stone, dans l’analyse du suivi
à 5 ans des sujets des divers programmes
cliniques TAXUS(6) (I à V
comparant stent nu et stent au
paclitaxel avec près de 1 400 patients
dans chaque groupe), a
noté, après 1 an, une divergence
des courbes de survie entre 1 et
5 ans (décès 6,7 %/4,5 % ;
p = 0,01), liée à un excès significatif
d’infarctus (3,8 %/2,3 % ;
p = 0,03) et non significatif
d’autres causes de mortalité cardiaque
(3,5 %/2,5 % ; p = 0,15).
D’autres signaux d’alarme ont
également éveillé l’attention
du protagoniste, du deutéragoniste
et du tritagoniste ainsi que
de leurs copains dans leur travail
d’enquête. En premier lieu,
le constat d’une association plus
fréquente de décès d’origine cardiovasculaire,
mais également
infectieuse, gastro-intestinale et
pulmonaire à 3 ans dans l’étude
IN-PACT SFA (DEB), et à 2 ans
dans l’étude ZILVER-PTX (DES).
Ensuite plus tardivement, dans
l’agitation des vérifications des
diverses databases secondaires
à la publication du brûlot de
K. Katsanos et al., la découverte
d’une inversion malencontreuse
des chiffres de mortalité à 5 ans
sur les figures publiées dans
Circulation en 2016(7) : 10,2 %
pour le DES et 16,9 % pour le ballon
nu (p < 0,03), alors qu’il fallait
lire le contraire, c’est-à-dire
une augmentation significative
des décès à 5 ans dans le groupe
stent PTX, surmortalité estimée
selon les auteurs et la formule
consacrée, sans relation avec la
procédure ou le système d’élution
médicamenteuse… Mais,
ce qui a sans doute aussi mis
la puce à l’oreille de nos chevaliers
blancs dans la décision de
conduire une métaanalyse de
cette nature, a été la décision
d’interrompre prématurément
l’étude randomisée IN.PACTDEEP(
8) qui comparait, dans deux
groupes de patients présentant
une ischémie critique, l’emploi
de DEB au PTX/ballon nu après
revascularisation endovasculaire
de lésions des axes jambiers
(infrapoplités ou below the
knee). Cet arrêt a été motivé par
le constat à 1 an d’un taux élevé
d’amputation dans le groupe
paclitaxel/ballon nu (8,8 %/
3,6 %), produisant un premier
électrochoc dans la communauté
des spécialistes des thérapeutiques
endovasculaires,
avec comme conséquence, une
réflexion de fond sur l’origine
possible de cet état de fait.
Microembolisations
de cristaux de paclitaxel :
hypothèse actuelle
L’hypothèse de microembolisations
de cristaux de paclitaxel
est actuellement évoquée. En
effet, chaque dispositif commercialisé
de nos jours contient
en proportions variables –
outre la présence (ou non) d’un
excipient spécifique destiné à
faciliter le transfert de la molécule
active –, une structure
amorphe et une autre cristalline,
formulation favorisant la
solidité du coating sur le ballon
pour la première, la libération
de la drogue et sa rétention
dans la paroi vasculaire locale
pour la seconde (encore détectée
après 60 jours, voire
jusqu’à 9 mois dans certaines
études animales précliniques).
Ainsi, pour certains systèmes,
seule une faible fraction de PTX
(15 %) atteint et pénètre la paroi
du vaisseau cible, avec plus de
3/4 de la quantité de PTX perdu
dans la circulation systémique.
À faible, unique et brève exposition
(1 ng/mg), le PTX exerce
son effet cytotoxique par inhibition
de la prolifération des
cellules musculaires lisses et
des fibroblastes à l’origine de
l’effet recherché sur la prévention
de l’hyperplasie intimale
réactionnelle et de la resténose.
Après administration IV
ou locale pour les DED, la molécule
active disparaît très rapidement
du plasma, pour ne
plus être détectable au-delà de
24 heures et même si les doses
de PTX utilisées sur les DED
sont de bien plus faible amplitude
que celles employées pour
la chimiothérapie. La formulation
et la voie d’administration
très différentes des produits
affectent vraisemblablement
l’activité de la molécule active
et son métabolisme, mais elles
n’autorisent aucune analogie
entre ces deux types d’utilisation.
Il est d’ailleurs très important
de noter, que même si de
très faibles doses de paclitaxel
sont délivrées par les DED, comparé
à la chimiothérapie, des
quantités situées au-dessus des
seuils de détectabilité dans les
études animales précliniques
sont retrouvées localement et
surtout dans des vaisseaux d’organes
situés à distance (muscles
de proximité et organes d’élimination
: poumon++, foie, rein,
rate) bien au-delà de la période
d’administration, soit à 1 mois
et parfois plus de 3 mois, avec
des valeurs < 1 ng/mg. Les effets
potentiels de rétention locale ou
dans les tissus à distance de ces
très faibles doses de PTX après
une exposition par DED sont
totalement inconnus. On sait
en revanche que ceux-ci sont
dose dépendants : cytotoxiques
à haute dose et bloquant donc
la malignité, pro-inflammatoire
et proangiogénique (activation
du NF-κB) à faible concentration
(1 ng/mg), créant ainsi un
environnement favorable à
une dissémination de cellules
tumorales, comme l’ont montré
Y. Chang et al.(9). Ces effets
biphasiques expliquent pourquoi
un produit cytotoxique
peut paradoxalement promouvoir
des métastases tumorales
à faible concentration,
conclusion objectivée par le
travail de Q. Li et al. : chez la
souris, le PTX 20 mg/kg supprime
la colonisation métastatique
d’une tumeur alors qu’à 1 mg/
kg il l’augmente(10). Ces constatations
justifient grandement
la considération qui doit être
de mise sur le risque potentiel
des DED.
ACTE III :
LE CHOEUR ET
SES CORYPHÉES…
Inutile de préciser que la publication
de ce travail a été suivi
d’un flot de réactions, que l’on
qualifiera pudiquement de
réservées… assez unanimes de
la part des leaders d’opinion –
signataires à divers niveaux des
diverses études randomisées
–, et également des principaux
professionnels de l’industrie –
sans qu’il faille y voir bien sûr,
la moindre relation de cause à
effets(11). En gros, une solidarité
de phratrie et une herméneutique
commune : amateurisme
de la méthodologie statistique,
absence d’accès à la base de données
individuelle, mélange des
genres (DEB et DES) et, surtout,
absence de toute explication
plausible d’imputabilité, selon le
dogme – que l’on retient surtout
lorsque les métaanalyses ne
sont pas favorables –, que association
n’est pas synonyme de
causalité, arguant notamment
que les critères de référence en
la matière retenus par K. Katsanos,
à savoir ceux de Bradford
Hill(12), datent un peu (une cinquante
d’années, certes). Aussi
la « base » (moi, vous, eux…)
interrogée à chaud dans les
divers congrès consécutifs ou les
réseaux sociaux du Landernau,
à la question posée : « Les résultats
de cette métaanalyse vontils
modifier votre pratique ? »
la réponse était très majoritairement
négative, témoignant
au minimum d’un degré d’adhésion
limité au principe de précaution…
Très rapidement, après cette
publication vouée au bûcher
des vanités, tous les état majors
se mobilisent pour affirmer
dans une belle unanimité que
leur propre analyse de leurs
bases de données respectives
ne va pas dans le sens de la
version syncrétique de K. Katsanos,
contredisant donc l’association potent i e l l e PTX
et mortalité tardive. Ainsi,
T. Albrecht et al.(13) reprenant
les 4 études randomisées
(THUNDER, FEMPAC, PACIFIER,
CONSEQUENT) avec le même
DEB (plus commercialisé actuellement),
ont noté une mortalité
équivalente à 2 ans pour
le DEB et le POBA (8,7 %/7 %).
P. Schneider et al.(14) ont diligenté
une étude indépendante à partir
des data de deux études randomisées
IN.PACT (Medtronic) et
de 143 registres prospectifs
(regroupant 1 980 patients,
dont 1 837 ayant reçu un DEB
et 143 un ballon nu) et n’ont
pas retrouvé de différence de
mortalité à 5 ans dans les deux
groupes, ni de différence en
fonction de la dose délivrée dans
la population traitée par DEB.
M. Dake et al.(15) revisitant l’ensemble
du programme Zilver PTX
(Cook), sont arrivés aux mêmes
conclusions : pas de différence
de mortalité significative à 5 ans
(18,7 %/17,6 %), ni de divergence
dans les quintiles du DES en
fonction de la dose reçue. Enfin,
tout récemment, W. Gray(16)
a publié les résultats à 3 ans
du programme ILLUMINATE
(DEB Stellarex, Phillips), intégrant
2 études randomisées,
3 prospectives et 1 registre,
pour un total de près de 2 500
sujets et retrouve une survie
équivalente (92 %) dans les
deux groupes (POBA et DEB).
K. Ouriel(17) réfute l’idée d’une
surmortalité liée au Stellarex.
Il préside la compagnie
indépendante SYNTACTX qui
a été mandatée par la société
Bard, pour réévaluer la mortalité
du programme Lutonix
(3 études randomisées
LEVANT 1 et 2, LEVANT Japan et
1 registre nord-américain en
cours LEVANT 2, ce dernier
incluant 657 sujets). Il constate
l’absence de différence de mortalité
entre les 1 093 patients
avec DEB et les 250 du groupe
POBA à 2 ans (RR à 0,99 ; 86 %/
84 % de survie), avec une survie
supérieure mais jugée non
significative (p = 0,08) dans le
groupe POBA à 5 ans comparativement
au DEB (88 %/80 %) pour
l’étude la plus représentative, à
savoir LEVANT 2, ce qui interpelle
quand même un peu l’auteur
dans sa discussion finale…
Enfin, dans ce que l’on pourrait
appeler la vraie vie, celle
de patients non sélectionnés,
A. Secemsky et al.(18), à partir de
la base de données nord-américaine
MEDICARE (année 2016)
analyse les données de sujets
ayant eu une revascularisation
endovasculaire fémoropoplitée
(1 863 institutions nord-américaines,
16 650 patients avec 50 %
d’ischémie critique dont 5 899
traités avec un DED, DEB ou
DES), et ne met pas en évidence
de séparation de la courbe de
mortalité à 2 ans dans les 2 bras
(32,5 %/34,3 %). En Allemagne,
chez 64 771 patients ayant bénéficié
de l’usage d’un DED, extraits
de la base de données sur les
11 dernières années de 9 millions
d’assurés de la German Barmer,
E. Freisinger(19) conclut également
à la sécurité d’usage
des DED, en l’absence de mise
en évidence d’une quelconque
surmortalité liée à leur emploi.
ACTE IV :
LA RÉPONSE DU CHORÈGE
La réaction des autorités de
régulation, en particulier aux
États-Unis, par la FDA, ne se fait
pas attendre : dès janvier 2019,
elle adresse une première lettre
aux professionnels de santé les
prévenant de cette alerte, tout
en réalisant sa propre analyse
méthodologique des résultats
du travail de K. Katsanos et al.,
qui est publiée en mars avec un
message clair et compendieux :
« il existe bien un signal sur la
sécurité des DED, il ne s’agit pas
d’une erreur de méthodologie
statistique car leurs conclusions
reproduisent celles de K. Katsanos
avec une mortalité à 5 ans
pour chacune des 3 études pivot
réalisées aux États-Unis (IN-PACT,
ZILVER PTX, LEVANT), chez 975
sujets, de 20,1 % contre 13,5 %
dans le groupe témoin (surmortalité
de 50 %) ! À ce stade, la FDA
recommande donc aux utilisateurs
de continuer le monitoring
des patients traités, d’informer
les patients du risque de surmortalité
et de discuter le rapport
bénéfices/risques des alternatives
thérapeutiques.
Les 19 et 20 juin, la FDA a organisé
une réunion publique, pour
soumettre à un panel d’experts
scientifiques, tous américains
(médecins et statisticiens), ses
ultimes informations(20). Elles
sont issues de l’analyse réalisée
à partir des 4 études pivot disponibles
aux États-Unis avec un
recul de 3 ans et plus (les 3 précédemment
signalées, plus l’étude
ILLUMINATE-Stellarex). Les données
étaient obtenues à la source
(patient level data) chez les 1 090
patients traités par un DED (non
pas en intention de traiter, mais
ceux ayant réellement reçu un
DED), afin de répondre ainsi aux
critiques des contempteurs de la
méthodologie originelle.
Là encore, l’autorité a confirmé
la présence d’un signal tardif
de mortalité avec une surmortalité
à 5 ans dans chacune des
3 études de la cohorte DED
comparée au groupe témoin :
19,8 %/12,7%, ce qui est également
le cas à 3 ans, sauf pour
l’étude ILLUMINATE avec le ballon
actif Stellarex (pas de différence
avec le ballon nu),
affirmation adoubée par le panel
d’experts. Le RR est de 1,72,
ce qui correspond à un risque
relatif accru de mortalité par
DED de 57 %…
La FDA et le panel se sont accordés
pour admettre que l’intensité
de ce signal devait être
interprétée avec prudence dans
la mesure où les intervalles de
confiance de chaque étude pivot
étaient larges, que le mélange
de divers outils (DEB et DES)
pouvait polluer les résultats,
qu’il existait une quantité de
perdus de vue à 5 ans non négligeable
(entre 15 et 38 %), mais
d’amplitude identique dans les
2 bras (DED et POBA), et que
surtout il n’apparaissait aucun
mécanisme physiopathologique
identifiable pour expliquer cette
« anomalie ».
En sus des études pivot réalisées
aux États-Unis, la FDA a
également entrepris l’analyse
des autres études randomisées
internationales hors États-Unis,
ainsi que des registres répertoriés
(incluant plus de 200
patients). Elle conclue à l’absence
de séparation claire entre
les courbes Kaplan Meier de survie
entre DED et POBA, mais
estime que les faibles effectifs,
la plus courte durée d’observation,
ainsi que la proportion plus
importante de perdus de vue,
sont autant de paramètres
inadéquats pour espérer détecter
un signal tardif péjoratif
sur la sécurité des DED. Ces
facteurs étant encore plus prégnants
dans les publications
des registres (6 au total États-
Unis et hors États-Unis, avec un
taux de perdus de vue oscillant
entre 14 ET 74 %…), FDA et panel
d’experts considèrent qu’aucune
conclusion scientifique
sur le signal tardif de mortalité
ne peut être tirée de leurs résultats.
La FDA s’est bien sûr penchée
sur les diverses causes de
mortalité affiliée aux DED : il
s’agit, et ce pour tous les dispositifs
à élution utilisés, d’une
surmortalité de tout type, à la
fois cardiovasculaire (CV) et non
cardiovasculaire, sans signal clair
pour une étiologie spécifique
CV ou un type particulier non
CV, avec une proportion importante
de cause de décès décrite
comme « autre » ou « inconnue
», ce qui limite forcément l’interprétation
de ces résultats. Enfin,
l’une des informations importantes
fournies par ce travail de
galérien de la FDA est l’absence
d’argument pour une relation
entre la dose délivrée par le DED
et la mortalité.
En août de cette année, la FDA
et le panel d’experts, après avoir
reconnu le principe de l’existence
d’un signal de mortalité
tardive liée aux DED ont fait des
recommandations (encadré).
En marge des préconisations
nord-américaines, certaines
institutions de régulation
européennes ont également
pris leurs propres résolutions :
ainsi, en Grande-Bretagne, dès
le mois de juin, le Medicines
and Healthcare products Regulatory
Agency (UK MHRA), après
consultation d’une pléiade d’experts
nationaux, a imposé l’arrêt
de l’usage des DED chez les
patients claudiquants, tout en
maintenant l’autorisation en cas
d’ischémie critique.
En France, l’Agence nationale
de sécurité du médicament et
des produits de santé (ANSM),
après consultation d’un groupe
d’experts nationaux et audition
des divers sociétés savantes
impliquées, a considéré dès mai
2019 que le risque possible de
surmortalité tardive lié aux
DED devait être pris en compte
lors du choix du traitement de
l’artériopathie oblitérante des
membres inférieurs (AOMI) et
recommande d’utiliser préférentiellement
les options thérapeutiques
alternatives aux
DED, de n’en réserver l’utilisation
qu’aux patients avec lésions
à fort potentiel de resténose,
après qu’ils aient été informés
des avantages de ce choix par
rapport à l’augmentation du
risque de décès suggéré et qu’ils
aient donc été associés à la prise
de décision. Enfin, le Cardiovascular
and Interventional Radiological
Society of Europe (CIRSE)
est à ce jour la seule société
savante à avoir exprimé sa position,
à savoir que pour la majorité
des patients traités par
revascularisation pour AOMI,
les alternatives aux DED doivent
être privilégiées et que ces dispositifs
ne peuvent être utilisés
qu’après consentement du
patient, prévenu du risque de
surmortalité.
ACTE V :
ÉPILOGUE
Pour autant que l’on puisse en
juger à ce stade, il n’y a sans
doute pas d’incendie mais suffisamment
de fumée autour d’un
signal de sécurité en rapport
avec les DED. L’heure n’est donc
pas à l’hystérie ou à la panique,
mais à respecter un agenda
scientifique visant à pénétrer la
fumée, circonscrire le feu et à ne
pas le laisser s’étendre, soit instaurer
donc un moratoire jusqu’à
plus amples informations.
« La prévision est un art
difficile, surtout quand
cela concerne l’avenir »
(W. Churchill)
Il est donc bien délicat d’anticiper
la fin de l’histoire, qui
incontestablement est loin d’être écrite. Notre collègue K. Katsanos
apparaîtra-t-il pour la
postérité comme le nouveau
Sisyphe qui a piégé Thanatos
et qui l’a payé cher… ou un
disciple d’Ésope, le génial
créateur de fables impérissables
? Faudra-t-il lui demander
de faire le court voyage
vers Delphes pour trouver
une émule contemporaine
de la Pythie, ce qui risque de
prendre du temps vu le cahier
des charges (une ménagère de
plus de 50 ans, vierge) et consulter
l’oracle ou plus vraisemblablement
attendre pour
connaître la réponse, de voir
grossir les cohortes des patients
atteignant les 5 ans de recul
pour que la masse critique soit
atteinte et s’affranchir des polémiques
dans l’interprétation des
signaux de sécurité, en espérant
bien sûr que tout cela n’aura été
qu’un vilain cauchemar inspiré
par Epialès… Conclusion
Peut-être devra-t-on pour les futurs DED, privilégier
comme excipient, plutôt que le Iopromide, le sorbitol ou
l’urée, la thériaque de Mithridate, le sang de la Gorgone
ou l’eau du Léthé pour qu’ils oublient leur vie antérieure
et en retrouvent une seconde, éternelle…
Au-delà de ce présent exercice de style jubilatoire, il est
bon de rappeler que les mythes grecs ont posé de manière
visionnaire la tension axiologique et les interrogations
éthiques qui nous déchirent et nous divisent aujourd’hui :
il y était déjà question de robots qui se retournent contre
leur maître, de pièges technologiques tendus par des
tyrans, de quête d’immortalité qui tourne mal…
À méditer…
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